Quarante-sept heures de train. Sur la plus haute ligne de chemin de fer du monde. De Pékin jusqu’à Lhassa. Parlez-moi du Tibet et du fait d’y être : je n’y crois toujours pas. Mes seules références sont celles que vous savez. Le Petit Vingtième et son reporter irréprochable. Le petit chien blanc. L’écharpe jaune.
Ce que Tintin ne dit pas, c’est qu’au Tibet, on peut suivre un régime inédit, original et peu coûteux.
Ne becqueter que du yak pendant cinq jours. Quasiment.
Viril. Carrément loufoque.
Total fitness.
Grand ruminant des hauts plateaux locaux, herbivore placide et philosophe, le yak est ici superstar. C’est en cœur pur que je pénètre de nuit dans mon premier restaurant tibétain. Il est vingt-deux heures trente et la musique, ola gringo, est authentiquement mariachi. Sous les cuivres de bouleversantes complaintes latino-américaines, je commande au hasard et amusé des momos – des raviolis fourrées au yak. Deux compères rencontrés dans le cheval de fer m’accompagnent. Un Madrilène rieur et un Monégasque frisé de près de deux mètres sur lequel tous les enfants se retournent – car comme si cela ne suffisait pas, l’homme est vêtu tel Sammy dans Scoubidou. Nous logeons juste en face. Dans une piaule frigorifique où trois couvertures ne suffisent à redonner des couleurs à nos orteils (il y fait plus froid que dans la rue où l’air, bien que rare, est plutôt doux). Je regarde à nouveau l’enseigne. Yak Hôtel.
Pour l’essentiel, le yak a la consistance et la saveur du bœuf. Herbivore placide et philosophe, il est ici servi à toutes les sauces.
Le lendemain, sur une terrasse surplombant l’humble place du Barkhôr, mon acolyte hispanique me convainc de tester ce yak burger qui nous tend les bras aux deux tiers du menu. J’ai peur de passer pour un paresseux touriste à qui l’on aurait prémâché les habitudes alimentaires. Tiens, mec, t’es dingue de burgers ? Nous, au Tibet, on met du yak entre le pain, la tomate, les frites et le ketchup. Je parie que tu vas aimer. Ca ne loupe pas. La viande est impec et les frites épicées. On s’interroge alors sur la valeur du kebab de yak de la ligne au-dessous, qu’on n’essaiera malheureusement pas.
Et avec ça ? Bö cha. Du thé au beurre de yak. Sahib, pour le goût, suivez le guide. 
Prenez votre motte de Guérande débarrassée du sel et des additifs de laboratoires.
Faites fondre et réchauffez. Pas dégueu mais un peu lourd. Sûr que je rendrai tout s’il fallait prendre aujourd’hui l’autocar pour le monastère. Chaque matin, les Tibétains s’en envoient deux tasses. C’est nature. C’est le Tibet.
Ce qui meut le globe-trotter de nos jours ? L’envie de rider son yak. Mes complices ne parlent que de cela. Ils ont réservé (j’étais sceptique) une excursion sur un lac gelé. Le Yamdrok. A cinq mille mètres d’altitude, plus fort que le Mont-Blanc. Lhassa démarre à trois mille sept. J’argumentais de n’avoir qu’une paire d’Adidas Beckenbauer (et la mèche adéquate) et peu de condition physique pour jouer les bouquetins. Départ à huit heures. Qu’avalerait Frison-Roche s’il était dans mes baskets ?
Ce qu’il pourrait trouver d’ouvert à l’aube. C’est-à-dire : des boulettes de yak chaudes cuisinées par un chef taciturne. Pétries devant nous. On en redemande.
L’ascension se fait sans peine (en 4x4) au son du DVD karaoké du Corneille départemental. Le guide et le chauffeur chantent à tue-tête. C’est bath. Sur la route, c’est le quart d’heure provision. Chips, coca, cookies. Yak séché (trop épicé). Le guide, qui m’a tout à l’heure fait priser quelque chose de suspect dans l’auto (un tabac pas très bouddhiste et qui réveille), n’achète qu’un gros paquet de biscuits verts. Bizarre.
Puis, lors d’un virage, c’est la révélation.
Un yak.
Herbivore placide et philosophe, voire névrotique et endormi, l’animal, ici de toison blonde, s’apprivoise en échange de quelques yuans. Photos et poses idiotes de voyageurs à bonnets rythment la journée de la bête.
La ballade autour du lac (qu’on ne peut faire en entier sans une dose assurée de spiritualité : le tour prend sept jours) nous cloue littéralement le bec. La preuve : galvanisé par la banquise et l’infini désert de cailloux qui la surplombe, j’entonne les premières mesures du Bruxelles de Jacques Brel. On m’implore d’arrêter. Je me console en ramassant le fémur abandonné d’un mammifère en voie de disparition dont le poids avoisine parfois la tonne. On est bien peu de choses et mon amie la rose me l’a dit ce matin.
Sur le chemin du retour, sur les banquettes, personne ne moufte. Le guide ouvre enfin les paquets de biscuits verts : des gaufres au beurre de yak. Nappées de fromage. Prodigieuses à la seconde.
Dans les rues de Lhassa, on peut se fournir en beurre pour toute la vie d’un seul coup. Les étals présentent des mottes énormes. Yak butter for life. J’invite par ailleurs les songwriters du monde entier à composer un hymne à ce sujet.
Pour conclure, et bien que cela pourrait faire de la peine à mon cher grand-père, boucher charcutier dans l’Ain pendant plus de vingt-deux ans, je dois confesser que le meilleur steak qu’il m’ait été donné d’engloutir est un filet de yak en sauce, dévoré, comme ses frites et ses légumes vapeurs, dans un restaurant gris, un samedi après-midi, suite à la visite d’un monastère presque unanimement déserté de ses prieurs. Je venais de tenir ma première conversation avec un moine. Un jeune homme de trente ans, présent sur les lieux depuis déjà dix ans, et résolu à demeurer sur place afin de lire, méditer et continuer d’apprendre sur l’existence pour le restant de ses jours. Le genre d’expérience qui vous ouvre l’appétit.
Nothing But Flying Yaks - I Don't Want a Haircut
One/Two - Annie Mall
bonus track
Hot Chip - My Piano (Dj-Kicks Exclusive)
Posted by Coeur Pur aka Richard Gaitet