
Aïe. J'ai mal à mon underground.
A peine remis de la mort de Tony Wilson, voici ce que l'on pouvait lire, cette nuit, sur le prompteur AFP :
"Jean-François Bizot, fondateur du journal Actuel et de Radio Nova, grande figure de la contre-culture qu'il a fait connaître par la presse, la littérature ou le cinéma, est mort."
Voici également ce qu'écrit Franck Nouchi, dans Le Monde de ce jour.
"Jack, c'est ainsi que Jean-François Bizot avait coutume d'appeler son cancer. "Jack le squatter, écrivait-il dans Un Moment de faiblesse (Grasset, 2003), on ne va pas oublier qu'il doit rester minoritaire en vous". Jack a fini par gagner. Fondateur d'Actuel
et de Radio Nova, Jean-François Bizot est mort samedi 8 septembre à
l'âge de 63 ans. Licencié en sciences économiques, diplômé de l'Ecole
nationale supérieure des industries chimiques; ingénieur économiste au
Bureau d'information et prévisions économiques (BIPE) puis, en 1967,
journaliste à L'Express : rien ne prédestinait ce fils de
famille à devenir l'un des papes de la contre-culture et de la presse
underground. Survint Mai 68. Il devint maoïste, proche du PSU puis
libertaire. Surtout libertaire en réalité.
Très jeune, son père lui avait confié 800
millions de centimes. Gauchiste et riche, Bizot se demanda quoi faire
de tout cet argent. Avec une bande de copains (Michel-Antoine Burnier,
Patrick Rambaud, Bernard Kouchner), il décida, en 1970, de transformer Actuel, une publication née fin 1968 dans l'explosion du free jazz en un journal underground. "A 20 ans, au milieu des années 60, écrivait Bizot dans la préface de Free Press,
le magnifique ouvrage qu'il a consacré à la contre-culture vue par la
presse underground (Panama, 2006), nous nous sentions comme des enfants
accouchant d'un nouveau millénaire (…) Nous voulions tout réinventer.
Une révolte à la fois clocharde, céleste, révolutionnaire, cyberfreaks
et vidéo guérilleros, sexplorateurs, écologistes..".
Très vite Actuel vendit
50 000 exemplaires. Des noms mythiques, Zappa et ses Mothers of
Invention, Captain Beefhaert, Tim Buckley. Une certaine manière de
résister. "La contre-culture ! disait Jean-François Bizot. Vivre
à l'écart pour se forger de nouvelles valeurs. Souterrain, marginalité,
troc, route, communauté, liberté sexuelle, écologie, utopie, nouvelles
technologies…" La première formule d'Actuel était tout cela à la fois. Aux côtés de Libé et de Hara-Kiri Hebdo, une véritable révolution dans la presse française.
Eclectisme de Bizot : en 1975, il publie avec ses deux compères Léon Mercadet et Patrice Van Eersel Au Parti des socialistes, plongée libre dans les courants d'un grand parti (Grasset). Un voyage dans la social-démocratie qu'il ne serait pas inutile de relire aujourd'hui. L'année suivante paraît Les Déclassés
(Le Sagittaire, réédité en 2003 chez Grasset), un roman générationnel
où se croisent tous les gauchismes, les avant-gardes, les Black
Panthers, le MLF, les freaks, les hippies… 1981 : Mitterrand est élu,
Bizot crée Radio Nova, sorte de prolongement radiophonique et musical
de la nouvelle formule d'Actuel qu'il a inventé deux ans auparavant. Une "sono mondiale"
où vont s'entremêler les rythmes de toutes les musiques. Il y eut aussi
un nouveau journal, Nova magazine, des films, notamment Get up Stand up Histoire du reggae (1995) et Gimme my money back (1996), et mille autres choses encore.
Et
puis il faut parler du personnage Bizot, sorte de patriarche de la
maison Nova, généreux, fort en gueule, capable de parler des heures
sans s'arrêter, vérifiant simplement qu'on le suit par des "d'accord ?"
à répétition, un fou de jazz, de Kessel et de journaux, sans cesse à
l'affût des nouvelles avant-gardes et des révolutions à venir. Il
pestait contre l'air du temps anti-soixante-huitard. Attention,
disait-il, à "cette société de la liberté surveillée qui se crée dans notre dos, par une coalition de quadragénaires psychomoralisateurs".
Ces
dernières années, il avait dû batailler contre son cancer. Avait tout
tenté de le vaincre. A l'autre bout du fil, sa voix grave s'informait
des dernières nouvelles de la presse, des projets à venir. Toujours
avec cet humour tendre et corrosif qui était sans doute aussi une
manière de toiser Jack. Il était une fois Jean-François Bizot, un homme
libre dont la vie respirait grand angle."
A signaler : le meilleur entretien que j'ai lu, ces dernières années, de JFB ? Au micro de Cyril De Graeve et d'Ariel Kyrou dans la revue Chronic'Art n° 28.
Sinon, Nova lui dédie un forum sur le net (ils lui doivent bien ça)
Et sur le site de l'INA, une itw de JFB par Jacques Chancel sur Actuel en 1980.
Cadeau bonus tracks postume (MP3 et l'un des morceaux préférés de JFB) :
Ernest Ranglin - Below The Bassline
Posted by Maga // / / / / //